Article paru dans l'Express et dans Point de vue le 15 Septembre 2015 - Par Antoine Michelland 

Bertrand de Miollis: voyage d'un peintre à l'Opéra

Du lac Baïkal par -30°C au conflit afghan, cet artiste insatiable conjugue situations extrêmes et projets un peu fous. Avec son complice Olivier Desvaux, il est le premier peintre depuis un siècle à risquer une immersion au long cours dans l'univers du ballet à l'Opéra de Paris. Pour une étonnante danse sur toiles. Le récit de Point de Vue.

Un atelier qui tutoie le ciel parisien. Partout des tubes de peintures, des palettes empâtées de toutes les couleurs de la création. Et des tableaux, des tableaux, toiles ou panneaux, petits, grands, moyens, des tableaux par dizaines où le danseur du Jeune Homme et la Mortfume une cigarette, où sujets et coryphées observent depuis le noir des coulisses les pas glissés du corps de ballet dans la lumière.  

Peindre l'Opéra

Penché sur des cadres en pile, Bertrand de Miollis cherche ceux qui conviendraient à ses esquisses préparatoires. "Tout a commencé en 2013, avec le tricentenaire du ballet de l'Opéra de Paris", lance cet éternel jeune homme au regard couleur d'océan, à la tignasse ébouriffée par tous les vents de l'aventure. "L'événement m'a intrigué, donné envie d'explorer ce palais Garnier planté au milieu de Paris, énorme et mystérieux, d'en pénétrer les codes et de les restituer tels que je les aurais perçus. Bref, de faire un beau voyage." Bertrand écrit à Brigitte Lefèvre, alors directrice de la danse de l'Opéra national de Paris. Elle lui donne carte blanche.

Pendant plus d'une année, il va vivre à l'intérieur des murs, s'imprégner au rythme des créations, des répétitions, des spectacles, côté scène et côté coulisses. Bertrand partage cette aventure avec un autre peintre, Olivier Desvaux. "Nous avions déjà travaillé ensemble en suivant John Eliot Gardiner et ses musiciens. Nous nous sommes parfaitement complétés. Olivier s'est davantage intéressé au travail dans les studios de répétition avec une lumière naturelle et moi à ce qui se passait sur la scène, à la lumière créée, aux chorégraphies, aux vibrations, au mouvement, à l'émotion qui s'en dégage."

 Le voyage comme inspiration

L'expérience s'avère aussi fascinante que complexe, véritable école de travail, de discipline et d'humilité, "vertus que nous inspiraient les danseurs dont l'art est d'une exigence absolue. Je plantais parfois mon chevalet à trois mètres d'eux en essayant de me faire oublier. Le plus souvent dans le noir, à peindre avec une lampe frontale, à chercher l'angle, le courant qui allait me porter au coeur de l'histoire, à guetter le contraste des corps battants dans un décor assez figé. Il faut pouvoir happer l'immédiateté d'un geste, la vivacité du rythme, l'éphémère harmonie de l'instant. Jamais je n'aurais pu relever le défi si je n'avais pas eu quinze ans de carnets de voyage derrière moi".

Le parcours de Bertrand de Miollis, il est vrai, n'a rien d'ordinaire. Descendant d'un conseiller au parlement de Provence, il compte dans son arbre généalogique un général qui fit la guerre d'Indépendance des États-Unis ainsi que l'évêque Bienvenu de Miollis, qui inspira à Hugo le personnage de monseigneur Myriel, dans Les Misérables. Côté maternel, les artistes abondent. C'est pourtant vers une école de commerce puis le marketing chez L'Oréal que se tourne d'abord Bertrand, "avant d'être pris d'un appétit furieux de voyages et de pinceaux, à 30 ans".  

Direction l'École des arts décoratifs et les ailleurs de la terre, carnet de croquis en main. De Saigon à Saint-Malo sur une jonque, autour de l'Afrique ou en Irak avec le journaliste Arnaud de La Grange, aux quatre coins de la planète avec Sylvain Tesson et le photographe Thomas Goisque... Sans cesser de développer sa vision d'artiste au service des marques de luxe, ni de multiplier projets et défis plus personnels. Dont le plus inouï est son voyage dans l'intime de l'Opéra de Paris.  

Le projet de troisième scène

Bertrand pose son regard sur tous les ballets, qu'il s'agisse de danse classique ou contemporaine, du Lac des cygnes, de L'Histoire de Manon, de La Dame aux Camélias, du Parc, du Chant de la terre ou de Darkness is Hiding Black Horses. "Le danger du répertoire classique est de faire du mauvais Degas. Il faut conserver un regard personnel et actuel sur un sujet déjà abordé par un maître. Je me suis focalisé sur la trace lumineuse, la pose longue, la respiration humaine dans un monde de contrastes. Le temps long convenait à ce travail et m'a permis d'entrer dans le cercle assez fermé des danseurs, de les apprivoiser, peu à peu."  

Nouveau directeur de la danse, Benjamin Millepied s'est lui-aussi intéressé à la démarche de Bertrand qui fait écho à son projet de troisième scène pour la création virtuelle sur le net. "J'ai utilisé une palette digitale pour capter au vol mouvements et touches de couleur. Cette démarche de peinture numérique, instinctive et déclinable sur écran, pourrait nourrir cette troisième scène."  

D'ici là, Bertrand de Miollis expose ses huiles à la Fondation Taylor, jusqu'au 26 septembre 2015. L'occasion de voir la danse s'échapper des murs de l'Opéra, de contempler des étoiles plein les toiles, de surprendre la magie d'une attitude, d'une atmosphère, d'une chorégraphie, comme la fantomatique procession des jardiniers qui portent Aurélie Dupont en pâmoison dans Le Parc. Laissez-vous gagner par l'émotion.  

La danse dans tous ses états, exposition des peintres Bertrand de Miollis et Olivier Desvaux, Fondation Taylor, 1, rue La Bruyère, 75009 Paris, tél.: 01 48 74 85 24. De 14h à 20h, du mardi au samedi, jusqu'au 26 septembre 2015.  

 

Interview exclusif de l’artiste peintre Bertrand de Miollis dans son atelier parisien à la veille du vernissage de l'exposition « La danse dans tous ses états"

 

Bertrand, dans cette dernière ligne droite, quel est votre état d’esprit ?

Olivier et moi même attendons l'exposition avec une grande impatience mêlée d’excitation et d’appréhension - sentiment propre à tous les artistes (sourire).  Nous pourrons enfin partager avec les danseurs,  avec les amateurs de danse et de peinture, nos sensibilités et nos regards croisés sur le ballet et la peinture. De belles discussions en perspective. 

Cela fait 18 mois que vous travaillez le sujet de la danse, comment avez vous vécu cette experience ? avez vous rencontré des difficultés particulières ?

J'ai vécu cette expérience comme un voyage. Non pas un voyage qui s’évalue par le nombre de kilomètres parcourus, mais un voyage ou on gagne en profondeur :  Pendant un an j'ai appris à apprivoiser un monde qui m'était étranger. J'ai travaillé dans les studios de répétitions, dans les coulisses et dans les loges pour travailler au plus près de mon sujet. 

Des difficultés particulières ? il m’a fallu en particulier - comprendre les lumières spécifiques à la scène,  comprendre les mouvements des danseurs et définir un langage pictural adapté au sujet.

De plus, je pensais avoir fait l’experience des conditions extrême pour peindre en Russie (à -30°), en Afghanistan (conflit). Peindre les danseurs en mouvements dans l’obscurité de l’Opéra Garnier a été un nouveau défi !

Avez vous vu votre travail évoluer ? 

Mon travail a évolué au fur et à mesure de mon immersion. Au départ mon attention était sollicitée de toute part. J’étais submergé par la quantité d'informations nouvelles à intégrer. Puis peu à peu j’ai compris et pris le recul nécessaire pour pouvoir me détacher du sujet tout en lui restant fidèle.

Techniquement, j'ai commencé par réaliser, dans la pénombre de Garnier, des peintures en direct sur mon chevalet. Puis j’y ai associé les études de mouvements et de touches couleurs captées grâce à un outil dont je ne me sépare plus, la  Cintiq Companion de Wacom. A suivi ensuite le travail en atelier. La "peinture live", les études à la palette et ma mémoire ont constitué les sources picturales essentielles à la réalisation de mes grandes  toiles. Ces dernières, très personnelles, restituent ma vision du ballet.

Aujourdhui, je réalise la richesse qu’ont représenté ces « 18 mois en résidence » à l’Opéra National de Paris. Quelle aventure unique, sur le plan artistique comme humain !

Un dernier mot pour conclure ?

Tout d’abord, merci à l’Opéra National de Paris pour son accueil et sa confiance, en particulier à Brigitte Lefèvre et à Benjamin Millepied. Merci aux danseurs de nous avoir dévoilé de l'intérieur la beauté de leur art.

Notre voeux commun avec Olivier Desvaux : que l’exposition « la Danse dans tous ses états » et ses retombées contribuent à faire vivre la danse et la peinture « hors les murs ! ». 

 

 

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